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LES LIVRES SAINTS

ET LA

CRITIQUE RATIONALISTE

DU MÊME AUTEUR.

Manuel biblique ou cours d'Écriture Sainte, a l'usage des sémi- naires, avec cartes et illustrations. Ancien Testament, par F. ViGOUROux. Nouveau Testament, par L. Baguez. Septième édition, 4 volumes in-i2. Paris, Roger et Chernoviz. 14 francs.

Carte de la Palestine, pour l'étude de l'Ancien et du Nouveau Testament. Une feuille de papier japon imprimée en quatre cou- leurs de 0™,47 de haut sur 0°^,39 de large. Troisième édition.

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La Bible et les découvertes modernes en Palestine, en Egypte ET EN Assyrie, par F. Vigouro.ux, avec cent soixante cartes, plans et illustrations d'après les monuments, par M. l'abbé DouiLLARD. Cinquième édition, 4 volumes in-12. Paris, Berche et Tralin 16 francs.

Le Nouveau Testament et les découvertes archéologiques moder- nes, par F. Vigouroux, avec des illustrations d'après les mo- numents, par M. l'abbé Douillard, in-12, f'aris, Berche et Tralin 4 francs.

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La Sainte Bible selon laVulgate, traduite en français par l'abbé J.-B. Glaire, troisième édition avec introductions, notes com- jlémentavces et appendices par F. Vigouroux, 4 volumes in-8°. "*aris, Rog^f--€|l Chernoviz. Prix 26 francs.

-^i y îEp cours de publication :

"^Dictionnai'rÎ^de^ la Bible, contenant tous les noms de personnes, '*.^*^fj^ lieux, de .]^lantesj d'animaux mentionnés dans les Saintes ^V Ecritures, les 'questions théologiques, archéologiques, scienti- fiques, critiques relatives à l'Ancien et au Nouveau Testament, et des notice^ sur les commentateurs anciens et modernes, avec de nombreux renseignements bibliographiques. Ouvrage orné de cartes, de plans, de vues des lieux, de reproductions de médailles antiques, de fac-similé des manuscrits, de reproduc- tions de peintures et de bas-reliefs assyriens, égyptiens, phé- niciens, etc. Publié par F. Vigouroux, avec le concours d'un grand nombre de collaborateurs. Paris, Letouzey et Ané. Prix fin fascicule in-4° de 320 colonnes 5 francs.

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LES

LIVRES SAINTS

ET LA

CRITIQUE RATIONALISTE

HISTOIRE ET RÉFUTATION

DES riBJEtTIOXS DES INCRÉDULES CONTRE LES SAINTES ÉCRITURES

F. VIGOUROUX

PRÊTRE DE SAl.NT-SL'LPICE

AVEC DES ILLUSTRATIONS d' APRÈS LES MOXL'MEXTS Par M. l'abbé DOUILLARD, Architecte

SECONDE PARTIE.- REFUTATION DES OBJECTIONS

III

TROISIÈME ÉDITION, REVUE ET AUGME

TOME CINQUIEME

PARIS

A. ROGER & F. GHERXOVIZ, ÉDITEUR:

7, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 7 ^/^^ ^

1811 1 '^ -

JouS-jdrjiUu;éservés /<j ^ ^

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Les hiéroglyphes et les caractères cunéiformes ont été prêtés par rimprimerie Nationale.

[35

LES LIVRES SAINTS

ET

LA CRITIQUE RATIONALISTE. SEGOiNDE PARTIE.

REFUTATION DES OBJECTIONS CONTRE LA BIBLE.

LIVRE TROISIEME.

LIVRES DIDACTIQUES ET SAPIENTIAT'X

SECTTOX PREMIÈRE.

LE LITRE DE JOB.

CHAPITRE I".

CARACTÈRE HISTORIQUE DU LIVRE DE JOB.

Le livre de Job est un des plus beaux monuments de la littérature et comme l'idéal d'un poème sémitique. Mais ce poème magnifique est-il une histoire ou une fiction? L'Église a toujours cru à Texistence réelle 'du patriarche arabe. Quelques anciens Rabbis ont soutenu, au contraire, que le livre de Job n'était qu'une longue parabole et que le personnage dont il raconte les épreu- ves n'est pas un homme créé'. De nos jours, un cer-

' B'iba hathm, f. 15.

L'VRKs .<;ai.\ts. T. V. 1

I. JOB.

tain nombre de rationalistes prétendent aussi que le poème de Job est une fiction comme Tlliade et FOdys- sée. Ils veulent même y reconnaître Tœuvre de plu- sieurs mains, comme dans les écrits d'Homère. A les en croire, le prologue et la conclusion sont des additions postérieures ; les discours mis dans la bouche d'Éliu ne sont pas non plus authentiques et ne font pas partie du poème primitif. Voici d'abord ce quils disent contre le caractère historique du livre de Job :

On nous a représenté [Job] à tous dans notre jeunesse comme une histoire vraie... Aussi bien Job a-t-il toujours passé pour le modèle de la patience... et dans nos vieilles Bibles à gravures on peut le voir assis sur son tas de fumier ayant pour couvre-chef l'auréole de sa sainteté. Cependant Luther déjà entrevoyait la vérité. Il croyait, lui aussi, à la réaUté historique du fond, mais il estimait que quelque auteur intelligent et pieux, un poète-théologien, éprouvé lui-même par le malheur, en a fait un livre d'édification, comparable, quant à la forme, à une comédie, à une pièce dramatique à rôles partagés. Cette opinion, formulée un peu plus scientifiquement, est aujourd'hui la plus répandue. On ne marchande pas la gloire du poète , on ne lui enlevé que son héros. Celui-ci doit lui avoir été fourni par la tradi- tion, avec ses amis, sa maladie, et, selon le cas, avec quel- ques autres éléments encore. Cette opinion ne nous pa- raît pas acceptable. Nous estimons que tout est ici à la libre création du génie poétique. Pour justifier notre ma- nière de voir, nous ne voulons pas nous prévaloir des scènes qui se passent au ciel, ni de l'intervention person- nelle de Jéhova. Ceux qui verraient ici autre chose que de la pure poésie prouveraient seulement qu'ils ne sont pas

I. CARACTERE HISTORIQUE DE JOB.

poètes eux-mêmes. Nous soutenons que l'histoire entière , dans tous ses détails, porte le cachet d'une production de l'imagination. Tous ces malheurs divers, resserrés dans l'es- pace d'une seule heure , la perte simultanée de tant de trou- peaux , qui pourtant ne pouvaient pas s'être trouvés à une seule et même place, un orage qui tue sept mille moutons d'un seul coup, les sept jours et sept nuits pendant lesquels les trois amis sont assis à terre en face de Job sans dire mot, la restauration subite d'une fortune immense et tota- lement perdue , la naissance d'une seconde série d'enfants après que les premiers ont péri dans un âge déjà mûr : tous ces détails, disons-nous, n'ont aucune vraisemblance. Le poète s'en préoccupe même si peu que plusieurs fois il sem- ble les oublier ou même les contredire , si bien qu'on a pu avoir quelquefois la singulière idée que le prologue histo- rique serait d'une autre main que le corps de l'ouvrage. Puis on n'arrive pas à bien se rendre compte du théâtre de l'histoire, et à savoir au juste si Job et sa famille habitent une ville et des maisons , ou s'ils vivent sous des tentes à la campagne comme les Arabes au désert : car on rencontre des passages à l'appui de l'une ou l'autre opinion ^ Mais tout cela est peu de chose en comparaison d'un fait capital , qui, à lui seul, prouve que nous n'avons ici devant nous que des personnes fictives. Voilà quatre sheikhs arabes, ha- bitant loin de Canaan, en dehors de tout contact avec l'ensei- gnement révélé, et qui parlent tous les quatre de Dieu, de sa grandeur, de sa sainteté et de son gouvernement du monde, de manière qu'on est autorisé à dire que jamais au- cun prophète n'a dit mieux, n'a parlé plus éloquemment. Le poète dispose librement de ses figures, qui ne servent

' Job est toujours représenté, en réalité, comme un Arabe sé- dentaire, habitant une maison et un village. Job, i, 18-19; xxix, 7.

4 I. JOB.

que de décors à rexposition de son idée, et cette idée seule a le privilège de la réalité. Oui, l'histoire de Job est une belle et grandiose parabole. La vérité ne réside pas dans les formes pittoresques qui tiennent l'imagination en éveil, mais dans les principes religieux et moraux qui y sont mis en relief ^

La thèse de M. Reuss et de ses émules est si outrée, si évidemment arbitraire et fausse que beaucoup de ra- tionalistes n'osent pas aller aussi loin et reconnaissent que l'auteur de Job n'a pas créé son personnage. Écou- tons M. Nôldeke :

On peut se demander si l'auteur lui-même a conçu son sujet. Ewald remarque avec raison qu'une telle invention n'est pas dans l'esprit de l'ancienne Uttérature. Ajoutons que les noms des principaux personnages, celui de Job lui- même, n'ont aucune signification frappante, comme cela aurait eu lieu certainement si le poète les avait forgés. Qu'on compare seulement les noms des fdles de Job librement for- gés par le poète-. Le nom d'Éhphas nous est aussi connu par Genèse, xxxvi, 11 , et comme ici il se trouve rappro- ché de celui de ïhéman. On est naturellement amené à pen- ser que la tradition connaissait aussi et rattachait au pays d'Ouz (Hus) les deux autres amis de Job et lui-même. Que nous apprenait encore sur lui la tradition ? Jusqu'à quel point le poète a-t-il été créateur? Voilà ce que nous ne pouvons dire aujourd'hui, et nous savons encore moins si la légende avait quelque fondement historique".

Ed. Reuss, Philosophie religieuse et morale des Hébreux, Job, 1878, p. 15-16.

2 Job, XLU, 14.

•^ Th. Xôldeke, Histoire littéraire de rAncien Testament, p. 277- 278.

I. CARACTÈl'.E HISTORIQUE DE JOB.

M. Renan, par des considérations d'un autre genre,

est amené aussi à des conclusions en partie contraires à celles de M. Reuss :

Biea qu'écrit par un Hébreu, ce livre (de Job) nous re- présente un mode de spéculation qui n'était pas propre à la Palestine. Un grand nombre de légendes mythologiques ou astronomiques auxquelles il est fait allusion ne se retrouvent pas chez les Hébreux, du moins sous la même forme. On y sent de bien plus près que dans les écrits des Juifs le voisi- nage du polythéisme syrien et babylonien , en particulier de ce qu'on a appelé le sabéisme. Une foule de traits dénotent une connaissance parfaite de l'Egypte, l'auteur semble avoir voyagé, et du mont Sinaï, sans doute il avait vu les travaux des mines, qu'il décrit avec tant de détails*. Le fait que tous les personnages du poème appartiennent aux Beni-Kédem , célèbres par leur sagesse , ne saurait être une fiction arbitraire... Tout porte à croire que la légende de Job est plus ancienne que le livre de Job'-.

L'auteur sacré n'a donc pas créé son personnage. Les commentateurs catholiques admettent généralement que le livre de Job a été embelli d'ornements poétiques %

' Job, xxviii, 1-11. Voir ce passage avec le commentaire que nous en avons donné dans les Mélange^: bibliques, édit., p. 269-272.

■2 E. Renan, !►' livre de Job , p. xxvi-xxvii, xxxiii.

'^ (( Argumentnm , etsi vere historicum , poetice esse exornatum et ampliticatum , intégra libri indoles docet. « Quis , inquit Hue- <( tius , putet Jobum in summis corporis et animi doloribus carmina ((. ad uxorem et amicos fudisse , aut ipsos vicissira virum tôt malis « oppressum versibus esse allocutos? » {Dem. Evang., prop. iv, p. 211)... Quicumque igitur poeticum libri characterem agnoscit, neque quisquam , opinor, eum negare ausus fuerit , etiam argumen- tum poetice exornatum esse fatebitur. » R. Cornely, Introductio specialis , t. ii, part, ii, p. 64-65.

I. JOB.

mais tous s'accordent à reconnaître que le fond en est historique. C'est ce que nous enseigne l'Écriture elle- même, qui nous donne Job comme un modèle de pa- tience, dans le prophète Ézéchie] , dans le livre de Tobie et dans l'Épître de l'apôtre saint Jacques \ Rien dans le récit biblique n'autorise à nier Texistence réelle du saint patriarche de Fldumée. C'est ce que va nous mon- trer la discussion des objections.

Tous les détails que nous donne l'histoire de Job n'ont aucune vraisemblance, nous dit-on. Que les mal- heurs de Job ne soient pas communs et ordinaires , tout le monde en convient. Mais « si le cas de Job est le plus extraordinaire, en tous sens, qu'on puisse imaginer, c'est que renseignement qu'on en veut faire ressortir s'appliquera d'autant plus facilement à tous les autres cas-. )) C'est M. Reuss qui fait cette remarque et qui se réfute ainsi lui-même. Dieu permet que son serviteur soit soumis coup sur coup aux épreuves les plus acca- blantes, afin qu'un tel exemple justifie plus pleinement

1 Ezech., XIV, 14, 20; Tob., ii, 12 ; Jac, v, 11. A ces témoignages, on doit ajouter probablement celui de l'Ecclésiastique, xlix, 11, comme l'a ingénieusement remarqué Geiger, dans la Zeitschrift der deuischen morgenlândischen Gesellschaft , 1858, p. 542-543. Dans ce chapitre xlix, primitivement écrit en hébreu, nous avons une énumération et un éloge des principaux personnages bibliques. Au verset 11, il est dit que Dieu « s'est souvenu des ennemis, » en grec Twv £-/,ôpwv, ce qui n'a guère de sens dans ce passage. Si on lit (( Job y) à la place, tout s'explique très bien. Parce que Job, en hébreu, signifie « ennemi, » le traducteur grec l'a rendu comme si c'était un substantif commun, sans prendre garde qu'il avait affaire à un nom propre.

2 Ed. Reuss, Jo6,p. 17.

I. CARACTERE HISTORIQUE DE JOB.

sa Providence et que la leçon soit plus significative. On voudrait voir des contradictions entre le Job du prologue et le Job de la discussion. Autant Fun est rési- gné, assure-t-on, autant l'autre est impatient, presque blasphémateur*; prouvée évidente que le poète façonne le personnage à son gré et ne se pique même pas de le rendre conséquent avec lui-même. Ces accusations sont très injustes et M. Reuss nous en fournit encore la ré- futation :

Job, l'homme pieux et juste, est mis à l'épreuve et l'his- toire dit qu'il fa soutemie. Il est accablé par la douleur; soit, il est homme; mais il reste ferme et fidèle, non seu- lement en face de ses malheurs personnels , mais encore , ce qui plus est, en face des soupçons de ses anciens amis qui l'accusent d'hypocrisie et qui le traitent bien peu charitable- ment. D'eux et de leur jugement inique, il en appelle tou- jours à Dieu: il ne cesse de s'adresser à celui de qui seul pouvait lui venir la justification et la consolation. Quand le doute vient l'assaillir . il le combat et parvient à le vaincre ; et si passagèrement il paraît vouloir s'abandonner au déses- poir, c'est uniquement parce qu'il croit que le Dieu qu'il cherche et qu'il invoque ne veut pas l'écouter. Il n'y a pas , à vrai dire , de trace d'incrédulité, d'un reniement impie. Au contraire, au moment même oii le sentiment de sa mi- sère le tourmente le plus vivement, il se plaint le plus amèrement d'être délaissé, oublié, méprisé par ceux qui étaient ses plus proches , sa foi se montre le plus glorieuse- ment inébranlable , et il exprime la conviction que Dieu ré-

* (( Le blasphème y touche à l'hymue. » E. Renan, Le livre de

Job, p. LXIl.

8 I, JOB.

habilitera son nom , ne serait-ce qu'après sa mort^ L'homme vraiment pieux sort donc victorieux de l'épreuve, s'il n'a affaire qu'à Dieu seul, et que des discours inspirés par le préjugé ne viennent pas le troubler et l'égarer. Il recon- naît que Dieu ne veut pas son malheur, mais qu'il le permet dans l'intention indiquée... Aussi bien Job , vers la fm, re- trouve-t-il l'équilibre moral, la tranquillité de l'esprit, dès que ses adversaires se voient réduits au silence, et tout en se plaignant de son sort et en protestant de son innocence , il s'exprime à l'égard de l'un et de l'autre d'une façon telle- ment touchante que le lecteur-, qui avait pu être choqué de certaines explosions trop véhémentes, revient sans peine à ses premiers sentiments^.

Les amis de Job sont aussi des personnages réels, non fictifs. Ils ne jouent pas un rôle. « Ils sont trois, mais ils ne représentent pas trois systèmes ou trois so- lutions diverses; ils ne se mettent pas même à trois points de vue différents, comme c'est ordinairement le cas dans nos drames, chaque personnage a son rôle particulier. Tout au plus on peut dire que l'un parle avec plus de modération, Tautre avec plus de passion et de véhémence : au fond, ils disent tous la même chose... Les discours des trois amis sont pleins de redites. C'est

* Job, XIX, 23-27. Il y a plus que cela dans ce célèbre pas- sage ; il y a un acte de foi à la résurrection future , comme nous l'avons montré dans La Bible et les découvertes modernes, édit., t. ni, p. 169-176, nous avons fait ressortir en même temps la place importante qu'occupe ce passage dans tout le poème, puisque, à partir de ce moment. Job est aussi calme et maître de lui qu'il avait été auparavant véhément et impétueux.

2 Ed. Reuss, Job , p. 24.

I. CARACTERE HISTORIQUE DE JOB.

toujours le même refrain : Dieu punit les méchants; le malheur est la peine du péché; les hommes ne sont pas plus sages que Dieu... De son côté, Job en revient sans cesse aussi à ses protestations d'innocence; il affirme toujours qu'il n"a pas mérité son sort... [C'est que] l'au- teur n'écrit pas comme ferait un philosophe , produisant des thèses l'une après Tautre et les démontrant par une argumentation logique et serrée, de manière à se rap- procher insensiblement de son but, et à finir par impo- ser des conclusions à ses lecteurs. Il met en scène des personnages vivants; chacun d'eux y apporte ses con- victions à lui et ses préjugés. Ils n'arrivent pas à s'en- tendre : ce que l'un affirme, l'autre le nie, et la décision n'est amenée ni par des faits ni par des raisons ^ » Ces personnages sont donc vivants, et ils sont vivants parce qu'il? sont réels. C'est encore M. Reuss qui vient de nous le prouver.

On insiste particulièrement sur l'invraisemblance de l'épilogue, d'après lequel Dieu donna à Job juste le double de ce qu'il possédait avant l'épreuve, deux fois plus de brebis, deux fois plus de chameaux, deux fois plus de bœufs, deux fois plus d'ànesses, et autant de fils et de filles^. Mais qu'y a-t-il d'impossible? A toutes les époques de l'histoire, on rencontre des singularités non moins invraisemblables. La descendance d'Hugues Capeta donné successivement à la Frcince trois branches de rois; chacune s'est éteinte avec trois frères qui ont

' Ed. Reuss, Jo6, p. 17-18.

- Nous avons vu, t. ii, p. 370, les difficultés que fait Hermann von der Hardt iV ce sujet.

10 I. JOB.

régné lun après l'autre, la première, celle des Capé- tiens directs, avec les trois fils de Philippe le Bel : Louis X le Hutin , Philippe V le Long et Charles IV le Bel ; la seconde , celle des Valois , avec les trois fils de Henri II : François II, Charles IX et Henri III; la troi- sième, celle des Bourbons de France, avec les trois petits-fils de Louis XV : Louis XVI, Louis XVIIl et Charles X. Peut-il y avoir rien de plus étrange et en apparence de plus artificiel? Si Ton rencontrait un pareil fait dans l'histoire sainte , on ne manquerait pas de crier à l'invraisemblable et à l'impossible, et l'on admirerait la simplicité de ceux qui croient à de pareilles choses , mais la vérité n'en serait pas moins incontestable.

Il en est de même du rétablissement de la fortune de Job. Les rationalistes devraient renoncer à cet argu- ment, tiré de l'invraisemblance des faits, auquel ils ont trop souvent recours, et qui ne saurait être présenté comme une preuve scientifique. Il faut remarquer, d'ail- leurs, que, dans le cas qui nous occupe. Dieu se devait à lui-même et qu'il devait à son serviteur, dès lors qu'il lui faisait seulement subir une épreuve et que l'épreuve avait été subie avec succès, de le récompenser de sa fidélité et de sa constance. Or, comme la scène se passe avant la venue de Jésus-Christ et que la porte du ciel n'a pas été encore ouverte par le sang du Rédempteur; comme la rémunération dans une autre vie demeure enveloppée d'ombres, la récompense de Job ne pouvait être que temporelle et terrestre. Les rationalistes eux- mêmes l'avouent : « La question philosophique ayant pris corps dans une personne, il faut que les exigences

I. CARACTÈRE HISTORIQUE DE JOB. 11

du sentiment moral soient satisfaites par l'histoire de cette personne... Si Job mourait malheureux, toutes les belles choses qui sont débitées dans ce livre auraient produit l'effet opposé à celui que l'auteur avait en vue. Et comme après tout Dieu peut toujours intervenir dans les destinées des mortels, le miracle même qui s'opère à la fin à l'égard de celle de Job, rend concrète une conso- lation capable au moins de soutenir le courage de ceux qui souffrent dans les mêmes conditions ^ » La Provi- dence devait intervenir et son intervention directe et visible expUque ce qu'il y a d'insolite dans la nature de la récompense.

L'esprit critique est si pointilleux qu'il trouve à redire même aux noms que Job donne à ses filles après le re- tour de sa fortune. Parce qu'ils sont empruntés à des objets gracieux, M. Nôldeke en conclut qu'ils ont été « librement forgés par le pt)ëte ". » Qui ne sait pourtant, parmi ceux qui sont un peu familiarisés avec TOrient, que des noms semblables y sont tout à fait ordinaires et communs? Job appelle ses trois filles, la première lemî- mah , en arabe , « la colombe , » à cause de ses yeux de colombe; la seconde Qesî'àh, parce qu'elle paraissait comme enveloppée du parfum de la « canelle, » et la troi- sième Qéren-happouk, du nom du principal cosmétique de la beauté féminine ^ parce que sa beauté devait être

1 Ed. Reuss , Job , p. 23.

2 Th. Nôldeke, Histoire littéraire de l'Ancien Testament, p. 277.

3 « Le fard noir que les femmes mettaient sur les sourcils se conservait dans des bouts de cornes. Les trois noms sont destinés à relever les grâces de ses tilles et pas le moins du monde leur co- quetterie. » Ed. Reuss, Job, p. 121.

12

JOB.

encore relevée par l'art ^ Les Grecs les auraient compa- rées aux trois Grâces; Job les compare aux objets les plus aimés des Orientaux et il leur en donne les noms. Aujourd'hui encore, en Arabie et en Perse, on donne aux femmes des noms d'animaux gracieux, de fleurs, de parfums et de pierres précieuses ^ et il n'est point rare d'entendre appeler des jeunes filles, comme dans les Mille et une Nuits : Fleur de jardin. Branche de corail, Canne à sucre. Lumière du jour, Étoile du matin, Dé- lices du temps.

Le livre de Job est donc historique, dans son en- semble et dans ses principaux détails, malgré le cadre poétique dans lequel il est placé et les ornements litté- raires dont il est embelli. Quant à sa date, elle est aban- donnée à la libre discussion dans une large mesure et nous n'avons pas, par conséquent, à nous en occuper ici, si ce n'est pour relever une erreur, soutenue du reste seulement par un petit nombre de critiques. On sait que le sujet du livre est le problème du bien et du mal dans le monde et que Satan apparaît dans le pro- logue du poème comme esprit malin et démon tentateur. Quelques rationalistes en ont pris prétexte pour soutenir que l'ouvrage tout entier avait été inspiré par le maz- déisme ou doctrine des deux principes, et datait par conséquent de l'époque de la prééminence des Perses dans l'Asie occidentale, c'est-à-dire d'une époque pos- térieure à la captivité de Babylone.

1 Job, XLii, 14; Fr. Delitzsch, Das Buch Job, 1864, p, 505.

2 Rosenmiiller, Das alte und neue Morqenland , t. m, n*' 779. p. 375-376. \ '

1. CARACTÈRE HISTORIQUE DE JOB, 13

A première vue, dit M^' de Harlez, l'analogie semble frappante, mais quand on examine de près le texte hébreu, il devient évident que l'auteur de l'histoire de Job ne con- naissait point le mazdéisme, ou du moins, ce qui est la même chose pour nous , a écrit comme s'il n'en avait aucune connaissance ni subi aucune influence: car tout dans son livre y est opposé , comme les caractères de Satan et d'Ahri- man... Dans [Jobj , Satan n'est qu'un agent subalterne, en- tièrement dépendant des volontés de Dieu, n'agissant que dans les limites tracées par Dieu, impuissant à contrarier ses désirs ou à empêcher la réparation des maux que Dieu lui a permis de susciter... Voyons [au contraire] Anromai- nyus (Ahriman) en face du Créateur. Voici ce que nous trouvons au Vendidad xxii: « Ahura- Mazda dit au saint Za- rathrusta : Moi qui suis Ahura-Mazda..., lorsque je créai cette demeure d'une beauté, d'une splendeur éclatantes, le Déva criminel me regarda. Anromainyus le meurtrier créa contre moi 99,999 maux. Guéris-moi donc, ô Manthra- Çpenta à l'éclat pur. Je te donnerai en retour mille chevaux , mille bœufs, mille chameaux, etc. Manthra-Çpenta (la loi sainte ou les formules de conjuration) lui répondit : Comment te guérirai-je de ces maux? Alors Ahura-Mazda dit à Nairyo- çanha : Sage Nairyoçanha, va appeler Aryaman et dis-lui qu'Anromainyus m'accable de 99,999 maux... Aryaman accourut aussitôt; il amena une nouvelle race de chevaux mâles, déjeunes chameaux, une nouvelle espèce de four- rage , et traça neuf sillons pour combattre les maux suscités par le chef des Dévas. » Il n'est pas besoin de faire re- marquer que la scène est entièrement métamorphosée. Dieu n'est plus ce maître tout-puissant qui fixe à l'action du démon des limites que celui-ci n'ose franchir; c'est un roi presque découronné, tremblant devant un rival qui lui a ravi la moitié de son empire et qui frappe à son gré les créa-

14 I. JOB.

tares. Anromainyus , égal à Dieu par son origine éternelle, ne reconnaît pas ses lois et détruit ses oeuvres quand il lui plaît. Partout Ahura-Mazda crée un bien , Anromainyus le suit pour y produire un mal capable d'anéantir l'œuvre divine... Tout donc concourt à faire rejeter la supposition d'un emprunt de la Judée à l'Éran en ce qui concerne la croyance aux démons \

Nous avons, d'un côté, chez les Perses, le dualisme et la croyance à deux principes égaux et ennemis, et de l'autre , chez les Hébreux le monothéisme et la croyance à un seul principe, Dieu, maître du ciel et de la terre.

* C. de Harlez, Les origines de zoroastrisme , dans le Journal asiatique, août -septembre 1880, p. 155-162.

15

CHAPITRE II.

DE l'authenticité DES DIVERSES PARTIES DU LIVRE DE JOB,

Établissons maintenant Tauthenticité des parties du livre de Job qui sont contestées ou niées par les incré- dules, c'est-à-dire le prologue et l'épilogue, les discours d'Éliu et la description de l'hippopotame et du croco- dile ^

En ce qui concerne les parties en prose qui servent d'introduction et de conclusion à l'ouvrage % des in- crédules eux-mêmes reconnaisseat qu'on ne peut les

1 Oa ne saurait en aucune façon prendre au sérieux l'opinion de soi-disant critiques qui, comme le professeur Studer, de Berne, affir- ment que le livre de Job est l'œuvi'e d'au moins six rédacteurs et qu'il ne nous est parvenu dans sa forme actuelle qu'après avoir subi cinq refontes indépendantes. Ueber die Integritàt des Bûches Hiob , dans les JahrbO.cher fïir j^rotestantische Théologie, 1875, Heft, IV, p. 688-723. Voir la critique de C. Budde, Beitràge zur Kritik des Bûches Hiob, in-8'', Bonn, 1876, p. 1-62.

■2 L'authenticité du prologue et de l'épilogue paraît avoir été niée pour la première fois par X. Matthfeius, Giobbe giurisconsulta , Sienne, 1780. Elle l'a été depuis par Hasse, Vermuthungen ùber dus Buch Hiob , dans le Magazin fur bibl. und orient. Literatur, t. 1, p. 162; Stuhlmann, Hiob, Hambourg, 1804, p. 25 et suiv. ; Bernstein, dans Keil et Tzscliirner's Analecten, i, 3, p. 122 et suiv.; Knobel, dans les Theologische Studien und Kritiken, 1842, p. 485 et suiv., etc.

16 I. JOB.

séparer du corps du livre et que par conséquent elles y ont toujours été attachées. « Le poème est inintelligible sans le prologue et l'épilogue, » dit M. Renan \ Et M. Nôldeke dit à son tour :

Je ne puis comprendre comment on a pu souvent, dans les temps modernes, attaquer l'authenticité de l'introduction et du dénouement sous forme narrative de ce poème. Le reste du poème serait tout à fait incompréhensible. La forme prosaïque s'explique pleinement... Même au miheu des par- ties poétiques, elle est partout employée il faut ra- conter. Le prétexte que le dénouement ne pouvait qu'affer- mir l'antique croyance en une justice rétributive, quand même il serait fondé, n"en serait pas moins inacceptable. Est-il vrai qu'on voulût tellement éloigner des yeux la^z^s- tice poétique , que Job dût absolument finir par expirer sur un tas de cendre ^ ?

Mais si le prologue et Tépilogue sont authentiques pour les rationalistes moins exagérés, presque tous s'ac- cordent à rejeter comme une interpolation postérieure les discours d'Éliu. Voici les raisons qu'en donne M. Nôl- deke :

Tous les interprètes en renom de notre époque et même Delitzsch, ont reconnu que cette partie du livre n'est pas au- thentique^... Ce morceau ne convient pas au plan général. Qu'on le retranche , chacun reconnaîtra que le livre de Job

* E. Renan, Le livre de Job, p. xlvii.

2 Th. Noldeke, Histoire littéraire de l'Ancien Testament, t^. 21b. ^ Cette af tir mation est exagérée. Sans parler des catholiques, plu- sieurs protestants orthodoxes célèbres, tels que Hàvernick, Hahn,

II. ALTHE.NTICITÉ DU LIVRE DF. JOB. 17

n'en reste pas moins complet. Le poète d'Élihu reprend dans Job des fautes dont le poète primitif ne se doute même pas. Ce que Dieu reproche à Job est tout différent de ce qu'Élihu blâme en lui. Les paroles pleines de force du Seigneur, qui laisse parler pour lui les merveilles de la création , sont ex- traordinairement affaiblies par Elihu qui apporte à l'appui de ses remontrances de simples motifs rationnels. Et pour- tant, dans l'esprit du poète , Élihu doit avoir raison, car Job ne trouve rien à lui répondre... Ajoutons qu'Élihu n'est nommé ni dans le prologue ni dans l'épilogue. A la fin. Dieu parle à Job et aux trois amis, chacun reçoit la décision qui le concerne, mais d'Élihu, pas un mot^

Il est vrai qu'Éliu n'est nommé ni dans le prologue ni dans Tépilogue, mais c'est parce que l'auteur n'avait aucune raison de le faire. La règle qu'il suit, c'est que personne n'est mentionné que lorsqu'il paraît comme acteur ou comme intéressé dans l'événement raconté. C'est ainsi que les frères de Job sont nommés acciden- tellement dans un de ses discours; ses parents sont men- tionnés pour la première fois dans le dernier chapitre. Le poète parle des amis de Job, au commencement, pour nous apprendre qu'ils viennent le consoler, et à la fui , pour nous montrer que les reproches qu'ils ont faits au juste éprouvé étaient sans fondement, au jugement de Dieu même; mais Éliu n'était pas un ami de Job,

Stickel, Hengstenberg, Scblottmann , et même des rationalistes, comme Bertlioldt, Gesenius, Umbreit , Rosenmûller, admettent l'authenticité des discours d'ÉIiu.

* Th. Xoldeke, Histoire litU'raire de l'Ancien Testament, p. 284- 285.

18 I. JOB.

c'était un simple assistant à la discussion, dont la pré- sence n'avait pas besoin d'être indiquée, un jeune homme qui, conformément aux mœurs orientales, avait d'abord s'effacer et se taire devant des hommes plus âgés que lui, n'ayant aucun droit, tant qu'ils voulaient parler, d'intervenir dans le débat ; de plus , Éliu , diffé- rent en cela d'Éliphaz, de Baldad et de Sophar, ne dit que des choses justes et vraies, et par conséquent, dans la conclusion , l'auteur n'a rien à redresser dans ses dis- cours, comme Job n'a rien à lui répondre, parce qu'il ne peut nier la justesse de ses arguments V II est le seul des interlocuteurs nommés qui aient eu raison contre Job. Les objections qu'on fait contre son rôle sont des objections européennes, qui ne viendraient même pas à l'esprit des Orientaux. Ceux-ci ne tiennent pas à avoir le dernier mot. Dès lors qu'ils n'ont plus rien d'impor- tant à dire, ils se taisent.

Bien loin , d'ailleurs , d'être une superfétation dans le « plan général, » un hors-d'œuvre sans lequel le poème « n'en resterait pas moins complet, » les discours d'Éliu achèvent la justification de la Providence, telle qu'elle pouvait être donnée avant la loi de grâce : ils dévelop- pent une exphcation nouvelle qui ne pouvait être placée ni dans la bouche des amis de Job ni dans celle de Dieu, à savoir l'utilité de la souffrance pour purifier l'homme et pour l'instruire. Les trois amis du juste ont soutenu que , s'il est affligé , c'est parce qu'il l'a mérité ; à leurs yeux, toute souffrance est un châtiment. Job proteste

^ Job tient la promesse qu'il avait faite : Docete me et ego ta- cebo. Job, VI, 24.

II. AUTHENTICITÉ DU LIVRE DE JOB. 19

contre cette accusation: il affirme avec la plus grande énergie son innocence, et la conclusion qui résulte de ses discours, c'est qu'il ne sait pas pourquoi Dieu l'af- flige, puisqu'il n'a aucune faute à se reprocher. Dieu ne le lui apprendra pas, car il ne s'abaissera pas à justifier sa conduite devant un homme , il se contentera de l'ac- cabler sous le poids de sa majesté et par l'éclat de sa ma- gnificence. Pope reprochait à bon droit à Milton d'avoir manqué de respect envers Dieu et d'avoir commis une faute de goût en lui mettant dans la bouche des thèses et des arguments. Le livre de Job ne commet pas cette faute. Dieu parle en maître , et ce qui aurait être dit et ne l'a pas été par les amis de Job éprouvé, l'est par Éliu. Celui-ci révèle au saint patriarche le secret de ses épreuves, en lui montrant dans l'affliction un moyen de purifier le juste lui-même et de le rendre meilleur. Ainsi l'intervention d'Éliu est loin d'être inutile et inexph- cable. Sans ses discours, la thèse de la justification de la Providence, qui est le sujet du poème, serait tron- quée et imparfaite. En montrant comment Dieu permet qu'il arrive des afflictions à l'homme juste pour le tenir en garde contre le péché, s'il n'a point faiUi, ou, s'il a failli, pour l'exciter au repentir, Éliu expose des vérités de la plus grande importance et de la plus grande utilité pratique. Il est faux que toute souff'rance soit le châti- ment d'un crime, comme l'ont soutenu les amis de Job ; mais on ne doit pas dire non plus avec Job que Dieu ne traite pas l'innocent avec justice, quand il l'éprouve, car c'est pour le bien du juste que Dieu permet que ce- lui qui ne l'a pas offensé soit affligé.

20 I. JOB.

Le fond des discours d'Éliu est donc loin de fournir une preuve qu'ils ne sont pas authentiques. Le style autorise-t-il les incrédules à soutenir qu'ils sont une in- terpolation? C'est ce qu'ils prétendent.

Au point de vue de la langue et du style , grande est la différence qui distingue ce morceau du poème primitif. Le poète d'Élihu n'a pas manqué de s'inspirer du vieux poète , d lui a emprunté plus d'une expression et plus d'une image , mais, dans les détails comme dans l'ensemble, il est tout autre. Une masse de mots et d'expressions favorites revien- nent sans cesse dans les discours d'Élihu, et ce sont de ces expressions qu'on ne retrouve plus ni dans l'Ancien Testa- ment ni dans le Job même. Le style est bien plus diffus et bien moins serré que dans le Job authentique. Les longs exordes dans lesquels Élihu annonce qu'il veut parler , qu'il va révéler la sagesse, etc., sans pouvoir entrer en matière, sont incontestablement des marques d'infériorité, lorsqu'on songe au vieux poète. Le premier discours d'Elihu, en par- ticuher, est presque entièrement vide d'idées. L'introduction en prose* est aussi d'un tout autre style narratif que les par- ties également en prose de Job. La valeur poétique des dis- cours d'Elihu est évidemment bien inférieure à celle du Job véritable. Ce n'est point pourtant que ces morceaux n'aient aussi leur mérite^.

La réponse à ces difficultés est facile. Observons d'a- bord que ce que l'on, dit de la différence du style est exagéré. Ceux-là même qui nient l'authenticité des dis- cours d'Éhu sont obhgés d'admettre des ressemblances

' Job, XXXII, 1-6.

2 Th. Nôldeke, Histoire littéraire de l'Ancien Testament, p. 285.

II. AUTHENTICITÉ DU LIVRE DE JOB. 21

d'élocLition entre ces discours et ceux du reste du livre, et ils nous disent que Finterpolateur a essayé d'égaler le poète primitif « en imitant de son mieux le style de son modèle \ » Cet aveu est une preuve que le langage de cette partie du poème ne diffère pas du reste autant qu'on veut bien le dire. M. Cari Badde qui a étudié longuement et minutieusement, mot par mot. les dis- cours d'Eliu, est arrivé à cette conclusion que « Tau- thenticité des discours d'Éliu au point de vue du lan- gage est parfaitement possible ^ »

Nous ne nions pas toutefois qu'il n'y ait des diffé- rences entre le style d'Éliu et celui de Job et de ses amis, mais il doit y en avoir. Éliu est un jeune homme et il parle en jeune homme , conformément à son ca- ractère. On remarque dans son langage quelque chose de la présomption et du verbiage de la jeunesse, quoi de plus naturel? S'il n'en était pas ainsi, ne repro- cherait-on pas alors avec raison à l'auteur sacré d'in- troduire sur la scène un personnage qui ne parle point comme il devrait le faire? Le style d'Éliu, loin d'être un argument contre l'authenticité de ses discours, est donc.

* Ed. ReusR, Job, p. 27. M. Renan dit lui-même : ce L'auteur imite les discours précédents... Un tel sryle, sentant l'imitation, et, si j'ose le dire, le pastiche, etc. » Le livre de Job, p. lv, lvii. a Le poète d'Elilin, écrit à son tour M. Noldeke, comme nous venons de le voir, n'a pas manqué de s'inspirer du vieux poète, il lui a em- prunté plus d'une expression et plus d'une image. » Histoire littt^- raire de l'Ancien Testament , p. 285.

- C. Budde, Der sprachliche Clmrakter der Elihii-Ficden , dans ses Beitrâge zur Kritik des Buclies Hiob , p. 160. Voir toute cette étude, p. 05-160.

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I. JOB.

au contraire, un argument en leur faveur. M. Renan, qui accepte toutes les opinions des incrédules au sujet du livre de Job , a senti la force de cette réponse et il cherche à l'atténuer de la manière suivante :

Dira-t-on que Fauteur a voulu marquer ainsi l'indivi- dualité du rôle d'Élihu et son caractère personnel? Mais la poésie de la haute antiquité ne connaît pas ces nuances de caractères; elle peint l'homme et la grande poésie de la vie qui est la même pour tous. L'idée de faire parler chaque per- sonnage dans un style particulier est le signe d'un art très avancé et même un trait de décadence. Aussi le ton des autres parties du livre n'offre-t-il aucune diversité : Job parle du même style que ses amis et ses amis du même style que Jéhovah^

Il est faux que « le ton des autres parties du livre n^offre aucune diversité. » ÉUphaz grave, digne, plus calme que ses amis, comme le comporte son âge , tient pour ainsi dire le haut bout de la discussion et parle avec la confiance qu'inspire une longue expérience-. Baldad ne brille ni par Toriginalité niparTindépendance du caractère; il n'est guère que Fécho d'Éliphaz, mais son tempérament est plus violent; il a moins d'argu- ments et plus d'invectives. Sophar est encore plus ar- dent, parce qu'il est le plus jeune; sa parole devient quelquefois injurieuse et blessante. Job a un langage et des accents que n'ont point ses amis. Sa douleur long- temps comprimée éclate enfin avec véhémence ; ce n'est

* E. Kenan, Le livre de Job, p. lui.

2 « Der Angesehnste , der Tonaneeber und Wortfûhrer, » dit M. Schlottmann, Das Buch Hiob , in-8«, Berlin, 1851, p. 227.

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pas un stoïcien qui brave la douleur, c'est un homme de chair et d'os à qui les aiguillons de la maladie font pousser des cris d'angoisse et que les accusations in- justes de ses amis irritent avec raison: mais sa con- fiance en Dieu ne varie jamais, malgré la passion qui éclate dans ses discours, et il est toujours l'homme juste soumis au jugement de Dieu. Le caractère de chacun des personnages, dans la discussion générale, est donc aussi distinct et marqué que celui d'ÉUu.

De plus , quoi qu'il en soit de la théorie littéraire et de l'ignorance « de la haute antiquité » au sujet des « nuances de caractères , » il est un fait certain , c'est que les rationalistes raisonnent ici comme si Éliu était un personnage fictif; or, nous avons vu que les per- sonnages du livre de Job sont historiques et ils ne le seraient pas, s'ils parlaient tous de la même manière. Les objections des incrédules se tournent contre eux et elles établissent la fîdéUté de l'auteur sacré : il y a assez de ressemblance entre les discours d'Éliu et des autres interlocuteurs pour reconnaître partout la main du même poète : il y a assez de différences pour constater que l'historien reproduit les pensées et le langage d'un jeune homme.

Un aujLre morceau qui n'a pas trouvé grâce devant un bon nombre de savants contemporains, c'est la description de riiippopotame rt du crocodile'. On la trouve singulièrement

' Job, XL-XLi. Béh-émoth et Léviatlian, ces deux animaux extraor- dinaires dont on a si longtemps ignoré la véritable nature, sont au- jourd'hui universellement reconnus comme étanr l'iiippopotame et le crocodile.

54 1. JOB.

différente de style et de forme, en comparaison des jolis petits tableaux de la vie animale dans les déserts de l'Arabie que nous offre le chapitre précédent. Mais on insiste surtout sur ce qu'elle est un hors-d'œuvre parfaitement superflu. En effet, après le long discours de Jéhovah*, qui est la plus belle page du livre , Job reconnaît qu'il a eu tort de s'im- patienter et de vouloir critiquer la Providence; il s'incbne en toute humilité devant la majesté de Dieu. Pourquoi alors Dieu revient-il à la charge , en se servant de la même inter- pellation que la première fois , en renchérissant même sur la sévérité de ses paroles? A-t-il de nouveaux arguments à produire? Appelle-t-il l'attention du mortel sur une autre série de considérations? Lui ouvre-t-il quelque horizon nou- veau? Non, il décrit encore deux bêtes, et cela avec une profusion de détails qui contraste avec la sobriété des autres peintures, d'ailleurs si pleines de vie. Ce ne peut être là, dit-on , que l'œuvre d'un imitateur qui avait vu les terribles hôtes du Nil et